Cafe Babel Strasbourg: Quel a été votre parcours avant d'être élu député européen pour le Grand est français?

Liêm Hoang Ngoc: Après avoir lancé « l’Appel des économistes pour sortir de la pensée unique » en 1996, j’ai rencontré Henri Emmanuelli qui m’a demandé d’être secrétaire général du club Démocratie-Egalité (1), puis du club Nouveau Monde (2). Je suis membre du Conseil National du Parti Socialiste depuis 2003 et compte parmi les animateurs de la motion Un Monde d’Avance de Benoît Hamon. J’ai été nommé cette année secrétaire national adjoint à l’économie au PS.

Quelle a été votre première impression en tant que nouveau député européen ?

Mon premier sentiment ? Etre une goutte d’eau dans un océan d’amertume. Une goutte d’eau dans ce grand désert que la gauche est en train de traverser.

Quelle interprétation feriez-vous du vote du 7 juin dernier concernant le Parti Socialiste ?

Notre électorat populaire ne s’est pas déplacé pour voter parce qu’il considère que la sociale démocratie européenne a accompagné les politiques néolibérales depuis dix ans. Il s’agit d’un vrai problème de fond qui n’est pas spécifique à la France. Quant aux classes moyennes, que le Parti socialiste pensaient acquises à un discours modéré et gestionnaire, nous ne les faisons plus rêver. Elles sont séduites par un vote plus radical et se tournent aujourd’hui vers une gauche sociale, altermondialiste et écologiste. Notre message n’est pas suffisamment clair, nous continuons à tergiverser entre deux lignes; une ligne de gauche et une ligne libérale. Prenons l’exemple de la retraite : Benoît Hamon défend l’idée de la retraite à 60 ans, alors que Manuel Valls prône l’allongement de la durée de cotisation. Le Parti ne tranche toujours pas. Or les enquêtes d’opinion montrent que la majorité des électeurs de gauche estiment le PS trop proche de la 3e voix blairiste (courant « social libéralisme » de l’ancien Premier ministre du Royaume Uni, Tony Blair. ndrl) et que nous ne sommes pas assez à gauche.

Dans quelle mesure soutenez-vous le projet du Traité de Lisbonne ?

Le traité de Lisbonne est le plus petit dénominateur commun permettant de vivre ensemble dans une Union à 27 pays où les Britanniques refusent toute avancée vers une Europe fédérale. A la différence du défunt Traité constitutionnel, ce n’est pas une constitution et cela ne grave donc rien dans le marbre. De surcroît la crise a fait évoluer les missions de la Banque Centrale Européenne et les politiques budgétaires, qui dérogent aujourd’hui au pacte de stabilité et au régime des aides d’Etat. Il faut faire évoluer les textes pour les mettre en conformité avec les nouveaux enjeux et, le jour venu, convoquer une authentique assemblée constituante. Mais ce n’est pas pour tout de suite.

L’actuel président de la Commission européenne, José Manuel Durão Barroso, suscite la controverse. Quelle est votre position, le soutenez-vous ?

Manuel Barroso symbolise les politiques d’accompagnement d’un système néo-libéral, entré en crise et massivement rejeté par les peuples européens. Le Parlement doit établir la preuve qu’il peut être un vecteur de la démocratie en rejetant sa réélection. Ceci reste possible car les conservateurs n’ont pas la majorité absolue au Parlement. Les progressistes doivent alors engager un bras de fer avec le Conseil Européen jusqu’à ce que celui-ci désigne un commissaire dont le programme serait acceptable.

Quelles sont vos priorités dans les mois à venir ?

La principale tâche de la gauche doit être de s’opposer à la poursuite des politiques néo-libérales en Europe. Personnellement, j’ai été désigné par mon parti pour m’engager dans certains dossiers économiques. Celui de la réglementation des marchés financiers, en premier lieu. Il s’agit, notamment, d’encadrer la titrisation (à l’origine de la crise financière), en imposant aux banques de faire apparaître dans leur bilan, une partie des crédits titrisés. Ainsi, elles ne pourraient plus vendre leurs créances douteuses aux autres banques et aux épargnants du monde entier. Il faut également réfléchir à des plans de relance plus massifs en Europe. Pour cela, il faudrait permettre à la Banque centrale de financer ces plans de relance, comme cela se fait aux Etats-Unis. Pour l’instant, cela lui est interdit, même si elle vient de le faire en faveur de deux pays non membres de l’Eurogroupe ; la Grande Bretagne et la Hongrie. Enfin, dans le cadre de la directive « Services » (surnommée « directive Bolkestein », ndlr), il faut isoler un certain nombre de services publics et sociaux du champ de la marchandisation.

Quel est votre analyse et quelles sont vos prévisions concernant la crise économique actuelle ?

Je suis très pessimiste. La crise financière n’est pas terminée. Le bilan des banques n’est toujours pas nettoyé. Avec les défauts de paiement des entreprises et des particuliers qui se propagent avec la récession, certaines créances qu’elles détiennent deviennent jour après jours des produits toxiques. La crise économique ne se résorbera pas spontanément sans véritables plans de relance dans tous les pays membres de l’Union européenne. Avec la plongée du Dollar, la crise monétaire menace la surévaluation de l’Euro.

Notes:

(1) Ancien courant du Parti Socialiste, créé en 2000 par Henri Emmanuelli et Alain Vidalies (ex-poperéniste)

(2) Ancien courant du Parti Socialiste, créé en 2002 par Henri Emmanuelli et Jean-Luc Mélenchon. Eclatement du courant en 2005.